Étiquettes

, , , ,

Ezéchiel 33,13-16 ; Matthieu 5,33-37 ; Berlin, 27 Août 2013

Prédication de Philippe B. Kabongo-Mbaya

Mes sœurs, mes frères,

Chers collègues,

Le propre de toute bénédiction est de devenir un engagement. Car si la bénédiction fait ce qu’elle dit, elle nous rend aussi témoins de ce qu’elle engage. Un homme, une femme de conviction est d’abord engagé vis-à-vis de lui-même, d’elle-même. Que votre oui soit oui et que votre non soit non…Les prescriptions concernant les serments étaient connues à cette époque, je pense notamment celles de Philon. Autour de Jésus, les scribes s’occupaient souvent de la réglementation des infractions liées aux serments. Mais, ce n’est pas vers cela que j’orienterais cette méditation. Ce que dit Jésus me semble être décisif au sujet de l’éthique de la parole, de l’éthique de la décision juste et libre.

Ce passage de Mathieu 5.33-37 est le prolongement presque linéaire des « béatitudes »; il déplie, ouvre et clarifie ce qu’être béni veut dire. Que votre oui soit oui et que votre non soit non…On est bienheureux quand on peut être au clair avec soi-même. On est bienheureux d’être ainsi mis en capacité de dire une parole claire. Une parole qui ne louvoie pas; une parole qui ne biaise pas; une parole nue, qui s’expose, qui avance sans défense, libre, ferme, crédible.

Que votre oui soit oui et que votre non soit non…

Qu’est-ce qui donne sa vérité à cette déclaration de Jésus? Que suggère-t-elle en amont? Cette forte exhortation se présente comme une explicitation de la bénédiction déjà donnée, et montre que nous sommes plus grands que l’ombre de nos hypocrisies: ces paroles d’en bas, qui cachent ses dessous, ses sous-entendus: des pièges que l’on tend à l’autre, évidemment toujours à son insu. Ce sont des paroles que l’on pense, mais que l’on ose pas sortir…Paroles sombres, celles qui tapissent en nous, déjà en position d’attaque attendant que l’occasion s’y prête.

Nous sommes plus forts que ce que nous croyons être, par cette qualité de ouiou denon, sans mélange, qui n’ont besoin d’autre référence ni dans le ciel ni sur la terre. Une parole don. Qui refuse de se dédire, qui refuse de se contredire. Une parole définitivement donnée et qui ne peut se reprendre. Reprendre ce qui a été donné, dit-on, c’est voler. Nous n’avons pas besoin de paroles volées. Car, tout être humain ne peut vivre que des paroles qui demeurent et non des dits insaisissables et bien souvent éphémères.

Que votre oui soit oui et que votre non soit non…

Mais est-ce d’abord le rapport aux autres qui est en cause?

Pour être en relation saine avec soi-même, de soi à soi-même, on a besoin d’une parole qui tient et qui se tient tout au fond de chacun. C’est elle aussi qui nous maintient droits, qui nous évite de vivre courbés, mais surtout d’être des tordus.

Pour former une communauté et un vivre ensemble de pleine société, on a besoin que les paroles dites soient vraiment dites comme elles ont été entendues. Pas de paroles de pacotille, pas des paroles placebo, des paroles trop trompeuses. Celles qui viennent du malin, et qui font des dégâts. Le « malin » n’est pas une simple variante inférieure de diable ou dedémon dans leur hiérarchie. Le malina sa spécificité, sa propre connotation. C’est le ponéros, littéralement, le pervers; de la bouche duquel il ne sort rien qui soit simple, bien, profitable et bienfaisant.

Que votre oui soit oui et que votre non soit non…

Comment faire société quand les relations deviennent à ce point compliquées, minées? Toute communication, toute société, suppose et engage la confiance. Toute société fondée sur le mensonge, la duplicité ou la propagande est une société sans avenir. C’est pourquoi les « Hommes forts » d’Afrique, les seigneurs de guerre de ce Continent ne seront pas plus épargnés de cette perdition que ne l’ont été le IIIe Reich ou la DDR (la République démocratique allemande). La force du mensonge ou celle des armes ne pourront pas éradiquer le désir de vérité et de confiance collective qui travaillent nos peuples.

Mais, ce texte n’est pas un aphorisme, une simple énonciation d’une sagesse et peu importe qu’elle soit souhaitable ou nécessaire. Nous avons dit qu’il s’agit ici d’une didactique de bénédiction : le dépliement ou le déploiement des « béatitudes ». Jésus ne fait pas qu’enseigner; il renseigne sur ce qui est engagé par les « béatitudes ». Ce qui est bien plus qu’une exigence de cohérence dans le comportement éthique. Ce qui est dit ici va beaucoup plus loin qu’une quête de sincérité ou d’authenticité, si légitime soit-elle.

Voici une parole nue et libre, qui peut être une décision affirmative ou déclaration de refus. Résolument maintenue en une posture de fidélité à soi-même, elle ne se confond nullement avec une liberté égoïste ou capricieuse si courante en Occident.

Pourquoi le oui et le non de cette parole d’engagement ne sont-il pas référés à des instances extérieures, qui seraient leurs garanties sures et assureraient leur crédibilité?

Parce qu’il y va de la liberté sans laquelle nous ne pouvons être ni devant les autres ni devant Dieu, ni nous reconnaître nous-mêmes.

« Dans la souffrance, la libération consiste à pouvoir faire passer sa cause de ses propres mains dans celles de Dieu. Dans ce sens, la mort est le couronnement de la liberté humaine » Je cite ici de mémoire Dietrich Bonhoeffer un passage saisissant dans Résistance et Soumission. Seule l’expérience de la crise totale libère le « oui total » et le « non total » d’une position d’intransigeance, qui nous laisserait un peu troublés, avec toutes ces questions embrouillées, verrouillées, encore aujourd’hui sans réponse. Parole sans fioritures, sans masques, sans alliés et sans défense! Parole qui se dépose dans la promesse de ce que Dieu gage tout au fond de nous. Comme sa confiance qui nous fait naître à la confiance…!

C’est uniquement la qualité de cette confiance qui donne leur valeur et leur solidité au « oui » et au « non ». Qui pourrait croire que la résistance, la lutte, le martyr ne sont finalement que des moments d’une obéissance radicale, allant jusqu’au sacrifice ou renoncement tragique?Ce sont, si l’on me permet cette expression, des chemins de croix. Comme si le disciple était cornaqué par une présence invisible, mais pour lui réelle. L’homme ou la femme engagé sait à quel point son Dieu est concerné, impliqué, par son faible « oui« , son faible « non » qui, pour être si humains, ne peuvent pourtant être ni contournés ni éludés.

C’est la raison pour laquelle il n’y ani appel à je ne sais quel héroïsme aveugle, ni apologie d’unfanatisme auto-destructeur et meurtrier.

Parole de consentement total — dans un sens comme dans un autre — : elle ne peut donc être une parole totalitaire ni pour soi-même ni, encore moins, pour les autres.

Ce n’est pas notre cause qui est en jeu, mais le témoigne à rendre à ce qui, en nous, nous dépasse; à ce qui peut être honoré par nous et dans la vie et dans la mort, par notre vie mais aussi hélas par notre mort.

Ezéchiel nous présente la manière d’être de Dieu de la Bible, qui n’est pas une décision totalitaire. Ce que le prophète décrit montre la disponibilité de la liberté de Dieu, une disponibilité souveraine, mais soumise à l’amour. Et avant de compter sur la conversion des hommes, leurs repentances tant valorisées partout aujourd’hui, c’est vers la sollicitude de Dieu qu’il convient de regarder. Elle qui brise toute fatalité et ouvre toujours à nouveau le destin que l’on croyait à jamais scellé! Que le « oui » ou le « non » de Dieu change : portés par une confiance qui ne vient pas de nous, nous savons par cet total abandon que tout est pour notre bien. C’est pourquoi Jésus dira :

Que votre oui soit oui et que votre non soit non…

Devant le frère/sœur, comme devant Dieu, notre oui à nous peut être conditionné, exigeant, ferme, non pas par calcul ou par ruse, mais pour la vérité de la rencontre et le chemin de la réconciliation. Inversement, pouvoir dire non, sauf si… est un acte de courage et pas de chantage.

Quand le sentiment de l’indécidable et la désorientation nous gagnent, lorsque par intérêt ou par tout autre motif, nous devenons insaisissables, sachions malgré tout que Dieu et le monde attendent de nous une parole réconciliée. C’est une parole de liberté!

Que votre oui soit oui et que votre non soit non…

Amen.

Publicités