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(Frédéric Rognon, Berlin août 2013)

Le 28 janvier 2009, sortie du film « Walkyrie », de Bryan Singer, avec Tom Cruise dans le rôle du Colonel Claus Schenk von Stauffenberg (Tom Cruise a néanmoins été contesté par le fils de Stauffenberg à cause de son appartenance à la Scientologie). Le tournage a eu lieu sur les lieux historiques, y compris le Bendlerblock, QG des conjurés où Stauffenberg fut exécuté, et qui abrite aujourd’hui le Mémorial de la résistance allemande.

Une Walkyrie était une déesse guerrière scandinave qui décidait quels soldats devaient mourir au combat. « Walkyrie » est le nom de l’opération des officiers qui, le 20 juillet 1944, ont échoué dans leur tentative pour assassiner Hitler. À l’initiative du Général Ludwig Beck, ce complot impliquait environ 200 personnes. Claus Schenk, Comte von Stauffenberg, âgé de 36 ans, était affecté à l’état-major de Hitler à Berlin, après avoir perdu son œil gauche, sa main droite et deux doigts de sa main gauche en Tunisie un an plus tôt. Il prend alors conscience des crimes nazis et voit approcher la défaite : il ne lui est plus possible d’obéir à Hitler, malgré le serment solennel d’allégeance des officiers. Stauffenberg est celui qui peut le plus aisément approcher le Führer : il est donc chargé de l’assassiner. La seconde phase du plan Walkyrie prévoit la création d’un gouvernement de salut public. Carl Friedrich Goerdeler, ancien maire de Leipzig, en serait le chancelier fantôme, le Général Ludwig Beck serait nommé chef d’État. Quant à l’assassin de Hitler, il doit y devenir secrétaire d’État à la Guerre.

Le 20 juillet 1944, Hitler tient comme chaque jour une réunion avec ses collaborateurs, 24 officiers supérieurs, au quartier du haut commandement de la Wehrmacht situé dans la fameuse « Tanière du loup » (Wolfschanze) à Rastenburg, en Prusse orientale (au Sud Est de Königsberg). Stauffenberg doit déposer une serviette contenant une bombe à quelques centimètres du Führer. Mais il agit dans la précipitation. Le lieu de la réunion est changé au dernier moment : en raison de la lourde chaleur, elle se déroule dans une pièce ouverte en bois, la « Maison du thé », et non dans le bunker dont les parois de béton auraient multiplié l’effet de souffle de l’explosif. Elle est aussi avancée d’une demi-heure : Stauffenberg n’a ni le temps ni l’habileté d’enfermer dans sa mallette le second pain d’explosifs. Après avoir déclenché le mécanisme de sa bombe, il dépose la serviette au pied de la lourde table de chêne autour de laquelle Hitler et ses collaborateurs tiennent leur conférence, et quitte la réunion en prétextant une communication téléphonique urgente. Un des proches du Führer, le Colonel Brandt, déplace la serviette, l’éloignant ainsi de Hitler d’environ deux mètres, pour mieux déployer les cartes du front Est. L’explosion, à 12 heures 40, entraîne la mort de quatre personnes ; le colonel Brandt mourra de ses blessures ; quant à Hitler, il n’est touché que superficiellement.

À l’extérieur, Stauffenberg voit les SS sortir un homme sur une civière recouvert de la gabardine de Hitler. Persuadé que le Führer est mort, il annonce par téléphone la réussite de l’attentat, et parvient à regagner Berlin. Or, lorsqu’il arrive au QG des conjurés à la Bendlerstrasse (Ministère de la Guerre, incluant le Centre de commandement de l’armée du troisième Reich), il constate que rien n’a été fait pour s’emparer du pouvoir. Des heures précieuses ont donc été perdues. Les insurgés ont commis une erreur fatale en ne prenant pas la radio nationale : Hitler s’y exprimer le premier vers 1 heure du matin. Pourtant Walkyrie reçoit un commencement d’exécution : à Paris, le Général von Stülpnagel qui commande les troupes d’occupation en France, a ordonné l’arrestation des SS et des membres de la Gestapo : 1200 d’entre eux sont arrêtés, et on prépare les pelotons d’exécution aux Invalides. Mais Hitler a déjà donné ses ordres : un nazi convaincu, le Major Remer, promu sur-le-champ Colonel, a reçu les pleins pouvoirs pour mater la rébellion. Du coup, des hommes qui avaient donné leur appui aux conjurés se défilent lorsqu’ils apprennent que l’attentat a manqué sa cible. C’est le cas du Général Friedrich Fromm, commandant le QG de l’armée de l’intérieur à la Bendlerstrasse, ce qui ne lui épargnera pas le peloton d’exécution. C’est aussi le cas du Maréchal von Kluge, commandant en chef sur le front de l’Ouest, qui se suicidera. Le Maréchal Rommel se suicide également. Le Bendlerblock, QG du complot, devient un camp retranché. Le Général Ludwig Beck, qui devait être le futur président d’une République qui n’existera jamais, tente par deux fois de se suicider au cours de l’assaut, et est finalement achevé sur ordre du Général Fromm. Stauffenberg et quatre autres conjurés sont eux aussi passés par les armes la nuit même dans la cour de la caserne. Goebbels, qui était au bord du suicide, fait emprisonner 600 suspects. Les procès débutent le 7 août : 110 personnes sont condamnées à mort et immédiatement pendues, dans une arrière-salle. On filme les exécutions pour divertir le Führer. L’ultime jugement est rendu fin avril 1945. La répression fera finalement des milliers de victimes.

Le succès de la conjuration aurait sans doute épargné des millions de vies : du 20 juillet 1944 à la fin de la guerre, le conflit mondial a fait sept millions de morts…

Après la guerre, et pendant des décennies, en RFA, les conjurés seront considérés par la droite comme des traîtres et par une partie de la gauche comme des fascistes trop tard repentis : dans les années cinquante, le Chancelier Adenauer interdit un poste de diplomate à un certain Erich Kordt, car il avait pris part au complot ; jusque dans les années soixante, de nombreuses villes hésitent à baptiser leurs rues ou leurs écoles du nom des auteurs de l’attentat (certaines le refusent même par référendum). La Bendlerstrasse est néanmoins rebaptisée Stauffenbergstrasse. En RDA, on ne parle que de la résistance communiste. Il est vrai que peu de conjurés avaient des convictions démocrates, et beaucoup avaient été de fervents admirateurs du Fürher. C’est le cas notamment du Comte Wolf Heinrich Helldorf, ancien chef de la SA devenu SS Obergruppenführer (Général de corps d’armée). Stauffenberg lui-même avait manifesté des sympathies pour la théorie de la race supérieure ; il était moins préoccupé de mettre un terme à la folie meurtrière des nazis que de contribuer à la survie de l’armée allemande et à l’évitement d’une défaite. Ils apparaissent donc comme des opportunistes qui essayèrent de sauver l’Allemagne de la destruction, si ce n’est de sauver leur peau. Ce n’est qu’à partir de 1999, sous l’impulsion du SPD fraîchement revenu aux affaires, que les conjurés ont connu une amorce de reconnaissance nationale. Aujourd’hui, 300 rues allemandes honorent l’auteur de l’attentat avorté. Selon un sondage organisé par l’hebdomadaire Der Spiegel en 2004, soixante ans après les faits, 73% de la population a une image positive des insurgés contre 10% de détracteurs.

Le dernier survivant de la conjuration, Philipp Freiherr von Boeselager, est mort en mai 2008. Il est l’auteur de : Nous voulions tuer Hitler (Perrin, 2008). Autres sources : Jean-Louis Thiériot : Stauffenberg. Il est le héros de l’opération Walkyrie (Perrin, 2008). Ian Kershaw : La chance du diable. Le récit de l’opération Walkyrie (Flammarion, 2008). Jean-Paul Picaper : Opération Walkyrie (L’Archipel, 2008). Joachim Fest : La résistance allemande à Hitler (Perrin, 2008).

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